
En 2006, vingt-six personnes participaient à la mission scientifique Terre Adélie 56 (TA 56). Cet été, vingt ans après, une douzaine d’entre elles se sont retrouvées à Mézières-en-Brenne, lieu de résidence de Michel Doiseau, cuisinier-intendant de l’expédition. Le temps d’un week-end, en compagnie de leurs conjoints et de leurs enfants, elles ont pu se remémorer les moments forts d’une expérience professionnelle et humaine exceptionnelle.
La réserve naturelle de Terre Adélie, en territoire antarctique français, est observée par des équipes scientifiques depuis 1950. Comme les autres années, les membres de la 56e mission ont pris possession des lieux sur la base Dumont-d’Urville, baptisée du nom de l’explorateur français qui fut le premier à poser le pied sur cette partie du continent antarctique, en 1840.
La mission TA 56 était composée pour moitié par des scientifiques. Glaciologue, vétérinaire, ornithologue, spécialiste de la faune marine, informaticien en géophysique, sismologue, géophysicien et météorologue se retrouvaient autour d’un même objectif : poursuivre les relevés et collecter des données utiles dans leurs différents domaines de recherche.
Ainsi, par exemple, Élodie, vétérinaire, travaillait sur l’adaptation des manchots au froid. Elle assurait le suivi de populations animales, notamment par le baguage d’oiseaux et la pose de balises sur le dos des phoques.

Gilbert, météorologue, était chargé d’observer le temps sous toutes ses dimensions : nuages, températures, pression atmosphérique, etc. Ces relevés, établis notamment grâce à l’envoi de ballons-sondes, étaient ensuite heure après heure, mis à la disposition du monde entier.
Aouregan, glaciologue, analysait quant à elle l’air et la calotte glaciaire.
Mais, pour que cette communauté scientifique puisse accomplir l’ensemble de ses activités, elle devait être accompagnée de professionnels indispensables à la vie quotidienne. Boulanger, cuisinier, électricien, radio, plombier, mécanicien et médecin, notamment, constituaient l’autre partie de la mission.
Parmi eux, Serge, militaire chargé de la gérance postale, était également appelé à exercer d’autres fonctions, notamment celle de radio afin d’assurer les décollages et les atterrissages des avions. Christian, électromécanicien, s’occupait en particulier du dessalement de l’eau et était également responsable de la veille de nuit. Ariane, cheffe de mission, était de surcroît médecin, dentiste et chirurgienne si la situation l’exigeait. Elle exerçait aussi, à l’occasion, le rôle de psychologue.

Tout ce petit monde vivait en effet plusieurs mois en totale autarcie, hormis pendant les périodes dites de « campagnes d’été », (pour l’hémisphère Sud), lorsque d’autres personnes par rotations, rejoignaient la base de novembre à mars. Dans ces conditions, les conflits, petits ou plus importants, sont inévitables. Le mal-être pouvait parfois en être à l’origine. Aouregan le confie : « Pendant trois semaines de tempêtes, nous ne pouvions pas sortir. Il y a eu un coup de blues collectif. » L’éloignement des amis et de la famille pouvaient alors être ressenti plus durement.
Le poste de cuisinier devenait, dans ces circonstances, déterminant pour le moral des troupes. Michel le confirme : « C’est autour de la table que l’on se redynamise. Le fait de bien manger et de passer un bon moment avec les copains devient essentiel. »
La cohésion d’un groupe reste fragile. La présence, en son sein, d’un ou deux individus inaptes à la vie collective peut créer une ambiance détestable. Ce ne fut pas le cas pour la mission TA 56.
« Le séjour s’est très bien passé », se réjouit Ariane. La vie du groupe a bien fonctionné parce que, du premier au dernier jour, elle a reposé sur un mot : l’entraide.
Christian l’affirme : « Il est normal d’apporter son aide aux scientifiques. » Il n’y avait donc pas de frontière hermétique entre les fonctions des uns et des autres.

L’entretien des locaux de la base demandait, par exemple, l’investissement de chacun. Le ménage, appelé service « Petite Marie », était assuré chaque semaine, à tour de rôle, par deux personnes. Des tâches précises étaient également attribuées aux uns et aux autres pour les repas : mise en place, vaisselle, réapprovisionnement des produits pour la cuisine, etc. Quant aux « grands ménages » des locaux communs de la base, ils mobilisaient l’ensemble des membres de la mission.
La bonne volonté restait, en la circonstance, le ciment de ce collectif de travail, en marge duquel chacune et chacun pouvait se détendre selon ses goûts. Comme d’autres, Élodie a profité de ses périodes de repos pour se balader aux alentours de la base et admirer une nature extraordinaire, parfois féérique, sous des températures oscillant tout au long de l’année entre 0 °C et –35 °C. La présence d’une faune protégée, observable à loisir, les paysages incomparables ainsi que des levers et couchers de soleil uniques donnaient à tous conscience de vivre des instants inoubliables.
Par ailleurs, l’ensemble des conditions d’accueil fait dire à Élodie qu’elle a vécu une formidable expérience dans un cadre confortable. Rien n’était, en effet, laissé au hasard pour rendre le séjour agréable. Jeux, vidéothèque et bibliothèque étaient à la disposition des membres de la mission.
Et puis, les fins de semaine étaient l’occasion de faire la fête autour de soirées à thème.

Les talents culinaires dépassaient, pour le coup, les frontières entre le cuisinier et les convives. Michel se souvient : « Parmi nous, il y avait des Bretons. Je leur laissais le plaisir de nous préparer des crêpes. D’autres se chargeaient de préparer des moules-frites, des méchouis, des pizzas ou encore des paellas. » Autant de manières de se faire plaisir le temps d’un repas.
Dans le domaine festif, le midwinter — le milieu de l’hiver — demeurait le point d’orgue du séjour. Durant une semaine, à mi-parcours de la mission, chacun oubliait, en partie, les contraintes du quotidien pour décompresser.
On l’aura compris : la nature des tâches, l’environnement et les rapports entre les membres de la mission étaient tout à fait inhabituels. De quoi nouer d’intenses liens humains.

Il n’est donc sans doute pas surprenant que, vingt ans après cette expérience commune, les membres de la mission TA 56 aient ressenti le besoin de se retrouver. Deux jours, entourés de leurs familles, pour revivre quelques-uns des moments forts qui les avaient unis durant une année.
Depuis 2006, des tentatives de retrouvailles avaient bien eu lieu, mais aucune n’avait rassemblé autant de monde. Le plaisir était réel, à tel point que la plupart des participants se sont dit qu’il ne faudrait pas attendre encore vingt ans avant de se revoir.
Alors, l’engagement a été pris pour l’an prochain. Un rendez-vous est déjà fixé dans le Bordelais.
Les photos sont réalisées par Michel Doiseau