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Le second communard de Mézières-en-Brenne

Déportée en Nouvelle-Calédonie, propriétaire de l’hôtel-restaurant Au Bœuf couronné à son retour, l’histoire de vie de la famille Huet et de son patriarche Alfred est désormais bien connue. Néanmoins, Mézières peut se prévaloir d’avoir vu naître un second communard, au parcours plus modeste :

Louis-Valentin Briolet. Laissons-le raconter le début de son parcours de vie…

Marie, originaire d’Azay-le-Ferron, m’a mis au monde le 15 février 1825 avec l’aide de la sage-femme Geneviève Delaune à la Courtillère (autour de l’actuelle route de Châtillon). Pierre, mon père, exerce alors le métier de meunier. Il deviendra par la suite marchand de chevaux.

Notre famille est restée peu de temps à Mézières-en-Brenne que nous avions déjà quitté en 1836.

Portrait généré par l’IA, à partir de la description du visage noté lors de l’incarcération de Louis-Valentin

Mes parents sont demeurés dans le coin: en 1851, ils habitaient dans le quartier des Hervaux à Buzançais. Quant à moi, j’ai appris la bourrellerie et je vis à Limoges lorsque j’ai épousé Marie Saligner le 10 juin 1851 à Savignac-Lédrier (Dordogne), un village de 700 âmes dans lequel elle a vu le jour presque dix huit ans plus tôt (12/07/1833). Bien que nous vivions dans la préfecture de la Haute-Vienne, Marie est revenue dans son Périgord natal pour donner naissance à Marie Mathilde au mois de mars 1854.

Au fil du temps, j’ai changé de métier pour m’établir restaurateur-cafetier. Dans le courant de l’année 1861, j’ai commis une grosse bêtise en détournant à mon profit environ 1500 francs de billets à ordre que m’avait confiés monsieur d’Hendécourt. La deuxième chambre correctionnelle du tribunal de police de Limoges a qualifié cet acte, d’abus de confiance le 23 mars 1863 lors de mon jugement. J’ai été condamné à quatre mois de prison, 25 francs d’amende et aux dépens pour plus de 500 francs. Pas de quoi en être fier !

Pour une raison ignorée, possiblement liée à cette affaire et au manque de travail en Limousin, nous sommes « montés » à Paris au début des années 1860 pour nous installer 8 avenue de la Bourdonnais puis 28 rue Duvivier dans le 7e arrondissement, juste à côté de l’hôtel des Invalides. Un drame a endeuillé notre maisonnée. La petite Louise, née neuf ans plut tôt à Juillac en Corrèze, est décédée le 31 octobre 1865. Après cette épreuve, j’ai poursuivi mon travail d’ouvrier harnacheur à l’atelier Lowendall qui réparait les véhicules hippomobiles de la Compagnie générale des voitures à Paris. Mon employeur fut fort satisfait de mon travail et de ma « probité » pendant les trois années où j’y suis resté. Début mai 1871, pour 3 (ou 6 ?) francs par jour, j’ai travaillé quelques jours comme maître bourrelier à l’Ecole Militaire pour le compte de la Garde nationale.

Carte postale ancienne – Coll. C. Kroliczak

 

Fiacre taximètre dans le 6e arrondissement Source : musée Carnavalet, histoire de Paris – PH1831 

L’insurrection de la Commune de Paris débuta le 18 mars 1871. Pendant 72 jours, les Parisiens « communards » s’opposeront avec force au gouvernement en place qui, retranché à Versailles, donnera le nom de « versaillais » à ses soldats. Cette révolution républicaine et démocratique directe s’est achevée dans un bain de sang après qu’Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif, ait ordonné à l’armée régulière la destruction de 900 barricades et l’exécution de 15 000 à 20 000 fédérés et innocents, femmes et enfants compris. Parallèlement, près de 40 000 arrestations conduiront à plus de 10 000 condamnations dont 95 à la peine de mort (23 seulement seront effectives) et 4586 à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Alfred Huet, né et habitant à Mézières a été l’un d’entre eux.

C’est dans ce contexte troublé et de rébellion que nous retrouvons Marie et Louis-Valentin le 17 mai, quelques jours avant la Semaine sanglante, sur le palier du deuxième étage de leur domicile. Le mari porte un pantalon et un képi d’artillerie ainsi qu’une vareuse, sans insignes, certainement remis par des gardes nationaux venus l’encourager à les rejoindre. Ce qu’il a décliné. Dans leur immeuble résident, au troisième étage, Sara et Michel Landau, inspecteur au parquet du tribunal de Police de Paris. Ayant appris l’explosion de la cartoucherie située avenue Rapp, ce dernier est allé voir les éventuels dégâts causés au logement de son frère, alors absent de la capitale. À son retour, monsieur Landau est vivement apostrophé par Léon Reynaud, manifestement ivre, caporal au 105e bataillon de la Garde nationale (1). Une bagarre éclate. Est-ce cette escarmouche qui déclencha son ordre d’arrestation que Reynaud est allé quérir à la mairie du 7e arrondissement ? Un autre grief ?

La cartoucherie Rapp après son explosion. Source : musée Carnavalet, histoire de Paris – PH61064

 

Toujours est-il que le couple, arrêté, fut écroué dans les locaux de la préfecture de police, après avoir été interrogé par les impétueux Raoul Urbain et sa compagne Marie Leroy (2). Laissés sans nourriture, ni eau pendant 48 heures, Michel et son épouse ont réussi à s’en échapper le 24 mai.

Ayant assistés à la scène de l’interpellation, il semble que les époux Briolet, et tout particulièrement Marie, aient invectivé avec force les Landau. Jusque là, rien de compromettant. Des échanges de mots…

L’affaire prit une autre tournure lorsque Louis-Valentin participa, plus ou moins, à la perquisition de l’appartement des Landau dans la nuit du 17 au 18 mai. Avec le voisin Millet, les deux acolytes auraient brisé une armoire, une chiffonnière, une pendule et mirent quelques coups de baïonnettes dans les couvertures du lit. Au final, des bagues, une chaîne en or, 82,50 francs, un coup de poing, un pistolet et une action de 100 francs furent saisis. Prestement emballés dans du papier journal, tous ces objets ont été déposés à la mairie de l’arrondissement, Briolet ayant été chargé de leur transportà la demande expresse d’un officier, présent sur les lieux.

Les versions des témoignages écrits de cette investigation diffèrent, bien entendu, complètement selon les protagonistes interrogés.

Poursuivant l’enquête, l’autorité militaire, investit le foyer des Briolet le 28 mai. Quoique sans aucune valeur faciale, 72 obligations du chemin de fer de Béziers d’un nominal de 36 000 francs sont trouvées. Monsieur Luce, un autre voisin, par ailleurs chef de bureau au ministère des Finances témoignera par écrit, à plusieurs reprises, les avoir confiées au couple lors de son départ pour la délégation des finances à Versailles le 19 mars.

La pétition. Source : SHD Vincennes – 8J 357

Dès le lendemain de la terrible répression de la Semaine sanglante (21 au 28 mai 1871), qui signa la fin de la Commune de Paris, le couple est arrêté et conduit à Versailles. Marie demeurera incarcérée six jours tandis que Louis-Valentin est transféré à Satory pour y être interrogé par monsieur Ludet 48 heures plus tard. Bien que les faits reprochés soient considérés comme mineurs, notre homme a probablement été l’une des victimes des représailles judiciaires d’ampleur ordonnées par le gouvernement pour rétablir l’ordre. La possession du moindre vêtement ressemblant à celui d’un garde national était passible d’un jugement. Qui plus est, il était encore plus mal venu de posséder une arme !

L’enquête très sommaire du commissaire de police de son quartier conclut qu’il « a servi l’insurrection dans les derniers jours, mais on ignore dans quel bataillon. Sans intelligence, il s’est laissé entraîner. »Sans plus d’explications, ni motif réel et sérieux, le prévenu, comme des milliers d’autres, est transféré dès le 2 juin en Charente-Maritime, au fort de l’île d’Aix pour une dizaine de jours, avant de rejoindre celui de l’île Madame pour terminer par la prison du château d’Oléron jusqu’au 14 novembre 1871. Le nombre considérable d’arrestations (38 578 selon le rapport Appert) réalisé dans le mois qui a suivi la fin de la Commune ne permettait pas d’organiser des jugements. Il a fallu trouver des lieux de détention facilement mobilisables et accessibles en train. C’est ainsi que des convois ferroviaires déchargèrent les insurgés dans des « dépôts » de la façade atlantique relevant des arrondissements de Cherbourg, Brest, Lorient et Rochefort. Sans ménagement, les rebelles étaient entassés dans des wagons de marchandises fermés, sans nourriture, ni eau.

Signée par plus de vingt personnes, une pétition est adressée aux autorités confirmant « l’homme de bonne vie, […] un homme d’ordre, de propreté, et surtout de principe et essentiellement généreux et honnête… ». Parallèlement, monsieur Luce, le propriétaire des titres sans valeur écrit au général Appert pour souligner qu’il a « contribué involontairement à aggraver la situation de cette malheureuse famille ». Même sa fille Mathilde a pris la plume pour expliquer sa situation financière délicate et celle de sa mère, du fait de l’incarcération de son père. Toutes ces lettres sont demeurées vaines.

Le 23 octobre 1871, Louis-Valentin est enfin extrait du fort des Saumonards situé à Saint-Georges-d’Oléron, pour être à nouveau interrogé par Louis Marcot, militaire et substitut au rapporteur près du 4e Conseil de guerre. En marge de son rapport, celui-ci indique « il n’a pas l’air d’un garçon dangereux. Non lieu. »

Carte postale ancienne – Coll. C. Kroliczak

Le 14e Conseil de guerre, basé à Saint-Cloud (92) a, finalement, relevé les chefs d’accusation suivants à l’encontre du maître bourrelier : « 1° de s’être rendu complice, en mai 1871, du crime de pillage d’effets commis en réunion ou bande et à force ouverte au préjudice du Sieur Landau. 2° d’avoir, dans un mouvement insurrectionnel, porté un uniforme ou costume et autres insignes militaires […] »

Il fallut attendre le 16 juillet 1872 pour que cette juridiction militaire acquitte définitivement ce « rebelle » qui n’en a jamais été un.

Quel a été le sort de Marie, son épouse ?

À sa sortie de prison, début juin 1871, elle regagna son domicile. À priori, harcelée par son voisin dépouillé, elle s’est réfugiée avec sa fille Mathilde, le mois suivant au 2 rue Napoléon à Rueil.Le 27 juin 1872, elle a été acquittée puisque « l’instruction n’a pu relever jusqu’à présent des charges suffisantes. » Quant à Louis-Emile Millet, le protagoniste du vol, il a été condamné par contumace à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation civique. Il n’a jamais été retrouvé, probablement tué pendant la Semaine sanglante.

Cette famille sans histoire, devenue parisienne pour survivre grâce au travail du père, a été prise dans l’engrenage de la Commune sans y participer activement. Quelques vêtements trouvés à leur adresse, des objets transportés à l’issue d’une perquisition, un voisin inspecteur de police ont suffi pour laisser Louis-Valentin, simple prévenu, plus de quatre mois en prison. Il a été l’une des victimes, parmi des milliers, de la vaste répression qui a suivi le vent de démocratie et d’idées novatrices initiées par le peuple de la Commune de Paris.

Et après cette période troublée ?

Les Briolet semblent être demeurés dans l’ouest de la région parisienne. Louis a repris son métier de sellier jusqu’à son décès à l’âge de 60 ans, le 5 novembre 1885 au 73 route de Chatou au Vésinet.

Marie s’éteignit dans la même ville le 3 avril 1897 dans sa soixante-troisième année.

 

 

 

 

SOURCES :

– SHD Vincennes : 8J 357 et 9J 1176

– Archives départementales de la Haute-Vienne : 6U 1151 – 6U 1326

– Etats civils, recensements de la population des Archives départementales de l’Indre, de la

Haute-Vienne, de Dordogne, de Corrèze, de Paris, des Yvelines.

– https://communards-1871.fr

– https://maitron.fr/reynaud-leon-joseph-pierre/

Mes sincères remerciements à Lucette Lecointe pour les informations initiales transmises, à Sylvain

Neveu-Jobelin pour son apport d’informations complémentaires.

1- Léon Reynaud, né au Cheylard (Ardèche) le 27/09/1835, menuisier, a été arrêté par les

Prussiens le 27 mai 1871. Condamné à dix ans de travaux forcés le 9 février 1872 par le 17e

Conseil de guerre, il a été déporté en Nouvelle-Calédonie. Au mitan de l’année 1876, sa peine

a été commuée à six ans de réclusion pour être définitivement remise le 24 janvier 1878.

2- Raoul Urbain et Marie Leroy. Lire ici : https://maitron.fr/reynaud-leon-joseph-pierre/ et

https://maitron.fr/leroy-veuve-nee-spinoy-marie-alexandrine/

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