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Commune de Paris, destin extraordinaire de gens ordinaires

Commune de Paris

La médiathèque de Mézières-en-Brenne (Indre) a tout dernièrement consacré une soirée à Alfred Huet, dans le cadre de la commémoration du 150e anniversaire de la Commune de Paris. L’enfant du village, impliqué dans l’insurrection parisienne, que rien ne prédestinait à un tel engagement politique, est loin d’être un cas isolé dans la province berrichonne. Né le 21 juin 1834, d’un père tisserand et d’une mère couturière, Alfred Huet grandit au sein d’une fratrie de cinq enfants. Une famille berrichonne, depuis plusieurs générations. De sa jeunesse, il ne reste aucune trace. Impossible donc de savoir comment s’est forgée sa personnalité. Un caractère difficile, semble-t-il, puisqu’il souffre parmi son entourage, d’une mauvaise réputation. Une forte tête. Ses déboires avec les autorités militaires confirment ce tempérament contestataire. En avril 1855, il est déclaré insoumis. Pour le même motif, il est condamné une deuxième fois, à 24 heures de prison, par un conseil de guerre, le 2 juillet 1856. De retour à la vie civile, il exerce à Mézières le métier de cordonnier et se marie avec Marie Journeau en juin 1862. Andronie, leur premier enfant, naît en 1863. Les années qui suivent, il les consacre à sa famille et à son métier. En févier 1871, il sera affecté dans l’artillerie de Clermont-Ferrand. Bref, retour au pays et nouveau départ. Direction Paris, cette fois-ci, pour trouver du travail. Il se retrouve rapidement au cœur de l’insurrection parisienne et ne tarde pas à rejoindre le combat des insurgés. Il prend, en effet le commandement de l’artillerie de Neuilly dès le 14 avril. Le 29, il est rattaché à l’état-major du Général Dombrowski. Sur la suite de sa participation aux combats, aucune information. Tout comme sur les circonstances de son départ de la capitale, la veille de la semaine sanglante. Alfred a réussi à s’enfuir. Il est malgré tout arrêté à Mézières le 18 août 1871 et conduit à la prison du Blanc pour attentat à la sûreté de l’État. Il est jugé le 31 janvier 1872 et condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Une traversée de 142 jours puis une installation rudimentaire, sans contact avec la métropole. L’État français veut plonger les communards dans l’oubli. À Paris, néanmoins des pressions s’exercent, d’une part pour obtenir leur amnistie, d’autre part pour l’amélioration des conditions d’existence. Une loi est votée le 28 mars 1873, autorisant la venue des familles. Le 25 octobre 1873, l’épouse d’Alfred et ses deux enfants débarquent au port de Nouméa. Sa peine est commuée en déportation simple. Il reprend son activité de cordonnier avec les outils apportés par sa femme. Une stabilité affective, sans doute salutaire, pour échapper aux ravages de la détention. Sans espoir de retour en France, l’oisiveté et l’alcool poussent de nombreux détenus dans la dépression, les bagarres, voire le suicide. Les Huet se reconstruisent une vie comme ils peuvent. Elle durera sept ans. Les insurgés ne seront amnistiés qu’en 1880. Alfred et sa famille posent le pied sur le sol français le 1er août 1880. Quelques communards restent en Nouvelle-Calédonie. C’est le cas de leur fils Andronie qui mènera toute son existence dans d’incessants voyages entre Paris et Nouméa. Les autres membres de la famille reprennent leur vie sous le climat de la Brenne. Alfred se convertira à une autre activité professionnelle. Il achètera l’emblématique restaurant du village « Le Boeuf Couronné ». Sa fille Mathilde prendra place derrière les fourneaux. Alfred décède le 24 mai 1913. « Ainsi s’achève la vie d’un homme ordinaire au destin extraordinaire », déclarera Chantal, présidente de l’Association Culture macérienne, coorganisatrice de la soirée, en conclusion de son évocation de la vie d’Alfred Huet.

Le cordonnier de Mézières n’est cependant pas le seul à connaître un destin chamboulé, suite à sa participation à l’un des plus grands mouvements populaires de l’histoire de France. Tout comme lui, la vie de Marie Mercier sera bouleversée après avoir quitté sa terre natale pour la capitale. Née à Issoudun le 8 janvier 1850, Marie est contrainte dès l’âge de 16 ans, de se séparer de sa famille, plongée dans d’importantes difficultés financières. Pour trouver du travail, elle s’installe à Paris, où elle retrouve des gens du pays. Quatre ans plus tard, elle rencontre Maurice Garreau, avec qui elle partage la vie et le combat révolutionnaire. Les deux amants sont côte à côte jusqu’à la semaine sanglante Maurice meurt fusillé le 26 mai. Maire fuit Paris. C’est le début d’une longue errance. Jean Annequin, président du Comité du Berry des amies et amies de la Commune, raconte sa fuite.

« Comme beaucoup de fuyards, elle se dirige vers l’est de Paris occupé par les Prussiens et la place forte de Metz. Ceux-ci sont plus enclins à laisser passer des personnes isolées, encore plus aisément des jeunes femmes assez bien mises. En grande détresse et sans moyens, Marie se souvient que le grand poète et romancier Victor Hugo, chassé de Belgique, est au Luxembourg où il fait bon accueil aux exilés. Elle ose aller le voir. Elle s’introduit auprès du grand homme. Victor Hugo note à la date du 15 juin 1871: « On me remet une lettre. Une femme m’écrit. Elle était la femme d’un nommé Garreau. (…) Ce pauvre Garreau a été fusillé. Sa veuve qui est ici m’a raconté le fait. Alice (sa belle-fille) lui donne de l’ouvrage et je la secours de mon mieux ». Une relation va s’établir entre la jeune femme et l’homme de lettres. Elle lui apprend la réalité de la semaine sanglante. Elle ne reste cependant pas au Luxembourg. Elle poursuit sa fuite en Belgique tout en maintenant des contacts avec Victor Hugo. Il l’invite même à assister à une représentation de Ruy Blas au théâtre de l’Odéon en 1872. Une lettre de remerciement en apporte la preuve, dans laquelle elle exprime l’immense regret de ne pas avoir suivi d’études et d’en accuser « la vile société qui me l’a refusé ». Elle s’exile ensuite en Angleterre, avec des déplacements à Guernesey pour rejoindre Victor Hugo. Un journaliste témoigne ensuite de son installation à Paris en 1893 et de son existence extrêmement précaire. Coupée de sa famille, elle décède le 29 août 1921, entourée seulement de deux habitants de son immeuble ».

Les parcours de Marie Mercier et Alfred Huet illustrent le chaos dans lequel de nombreuses vies d’insurgés ont été plongées. Ainsi le Castelroussin, Pierre-Philippe Lebeau est a<rrêté le 21 juin 1871 sur dénonciation, il sera le seul déporté à réussir son évasion du bateau le conduisant en Nouvelle-Calédonie. Il profite d’une escale au Brésil pour descendre le long de la chaîne d’ancre. Déclaré « présumé noyé », il trouve refuge dans une tribu indienne, en apprend la langue, les coutumes. Au bout de 5 ans, il s’embarque pour l’Angleterre où il épousera une Anglaise. Six enfants naîtront de ce mariage. Il décède en 1910.
Marie, Alfred et Pierre-Philippe ont survécu tant bien que mal, à la répression et la soif de vengeance du gouvernement versaillais de Thiers. Trois anonymes qui ont fait vivre la Commune. Ils composent, avec des milliers d’autres, l’imposant bataillon des communards originaires de la province. « Les trois quarts n’étaient pas parisiens », rappelle Jean Annequin. En ce qui concerne l’Indre, le Comité du Berry comptabilise 440 natives et natifs du département, parmi les insurgés*. Beaucoup de maçons, de menuisiers, de charretiers, de terrassiers, entre autres, venus dans la capitale, en grande partie pour des raisons économiques, mais porteurs aussi des valeurs de la résistance à l’envahisseur prussien et d’aspiration à une République sociale.

Par leur travail de recherche, les ami-e-s de l’Indre du Comité du Berry œuvrent à la popularisation du combat des communards. Ils reconstituent, notamment des biographies. Tout au long de cette année 2021, les célébrations du 150e anniversaire de la Commune de Paris ont permis d’accroître leur audience. L’association en dégage un bilan très positif.
« En Indre, malgré le contexte sanitaire, la programmation des initiatives toutes en partenariats, dont celui du conseil départemental, a pu être quasi maintenue. Le choix d’une diversité de lieux, de formes, de thématiques a été la priorité dans un département sensibilisé depuis cinq ans à l’histoire de la Commune par l’histoire locale. 11 lieux, urbains et ruraux, ont accueilli des événements et ouvert leurs portes. 5 communes ont été directement partenaires ainsi que 12 structures municipales, une structure départementale, un organisme intercommunal, un Centre national de même que 16 associations. 8 Offices de tourisme ont relayé les informations. La couverture médiatique a été assurée par les deux principaux journaux et la TV départementale. Un comité ami y a été associé par deux fois.
4 établissements scolaires (1 école, 2 collèges, 1 lycée) ont participé. Une soirée a été organisée au Centre d’études Supérieures. Une dizaine d’articles ont été réalisés dans des parutions départementales et régionales. Un public très diversifié, estimé à plus de 1200 personnes a été touché à travers l’ensemble des initiatives ».
* Le nombre de 440 insurgés, originaire de l’Indre, correspond seulement aux natifs/natives fichés et connus, car arrêtés à la fin de la Commune. Ne sont donc pas inclus les morts aux combats dont le nombre est très difficile à déterminer, car ils ont été mis dans des fosses sans identité. Les recherches très compliquées devraient porter sur le comparatif basé sur les listes de gardes de chaque bataillon de la garde nationale. Sous toutes réserves, une estimation pour l’Indre situerait le nombre de morts dans une fourchette entre 700 et 1400.

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