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Alfred Huet : communard, déporté et macérien de toujours

Alfred Huet

Source du portrait de la page de titre : AD 36 – 48J-2B-1322

 

NOTE DE L’AUTRICE

La lecture de cette histoire de vie mouvementée pourrait supposer qu’elle a été romancée. Il n’en est rien. Chaque fait, chaque information, chaque précision ont été dûment vérifiés. Ils émanent soit de services d’archives, soit d’ouvrages d’époque et contemporains, soit de sites internet fiables, soit de documents familiaux, tous référencés dans les sources citées. Nous les tenons à disposition du lecteur sur simple demande (hormis les sources familiales soumises à autorisation préalable des descendants d’Alfred Huet).

Louis et Adèle-Félicité, mes parents – Source : famille Huet

Quoi de plus compliqué qu’une histoire de famille ? Dans chacune d’elles, on trouve des secrets, des non-dits, des ancêtres oubliés. Quand la vie tumultueuse de l’un d’entre eux a rencontré la Grande Histoire et s’y est intimement mêlée, ses descendants qui en ont eu vent, finissent un jour par vouloir connaître l’exacte vérité. Pour comprendre bien sûr mais surtout pour entrecroiser une biographie, à la base ordinaire, à des évènements nationaux. C’est ainsi que le nom d’Alfred Huet, presque sorti d’un chapeau, a débouché sur des recherches poussées dans de nombreux services d’archives et des passionnantes lectures d’ouvrages pour parvenir à raconter le plus fidèlement possible sa vie fourmillante, aux multiples lieux mais avec un unique point d’attache : Mézières-en-Brenne (36). Les sources disponibles laisseront à jamais des zones d’ombre et des interrogations. L’ironie de l’Histoire fait que de nombreux documents ont brûlé pendant la Commune de Paris. Néanmoins, l’optimisation de l’existant accessible a nécessité un rigoureux dépouillement, relaté ci-après au plus près de la vérité connue.
Mon père Louis, originaire de Mézières-en-Brenne, un bourg de 1000 habitants situé dans l’Indre, aux confins de la Touraine et du Berry y a rencontré ma mère Adèle-Félicité Bernard. Ils se marièrent en 1826. De cette union, naîtront cinq enfants. Je fus le troisième de la fratrie, devant Adèle et Emilie et après Louis-Léon et Lucie.

Acte de naissance – Source : AD 36 – 3 E – 123/10 – page 77

Bien que le nom de Huet, variant du prénom Hugues soit d’origine normande, notre famille était implantée en Berry depuis plusieurs générations, dans un rayon de 30 km. En 1846, nous demeurions « grande rue », l’actuelle rue du Pont Malientras. Le quotidien, à cette époque, n’était pas toujours aisé. Le métier de tisserand de mon père et celui de couturière de ma mère leur permettaient néanmoins de nous élever dans des conditions correctes mais sans opulence. Par la suite, les cotonnades et autres toiles laisseront leur place à l’activité de maître de poste (facteur de ville) à partir de 1856. Chaque jour, Louis parcourait environ 25 km à pied pour distribuer le courrier jusque dans la ferme la plus reculée. Mon entrée dans le monde débuta curieusement : mon acte de naissance n’existe pas puisque la déclaration de celle-ci semble avoir été officiellement oubliée. Cette omission est-elle due aux occupations de mon père ? A Hypolite Migné, officier de l’état civil qui a failli à sa charge ? A un autre concours de circonstances ? Nul ne le saura jamais. La reconnaissance de naissance rédigée le 1er décembre 1851 par le greffier Chrétien, attaché au tribunal du Blanc, atteste que je suis né le 21 juin 1834, jour du solstice d’été à Mézières-en-Brenne. La nécessité de prouver ma date de naissance a certainement été à l’origine de la démarche de mes parents 17 années après !

Recrutement militaire – classe 1854 – Source : AD 36 – R 517

Marie Journeau – source : famille Huet

Donc me voici enfin né ! Même si le registre en mairie le mentionne en tout petit en marge de la venue au monde de Joséphine Mousset.
De son enfance et de son adolescence, nous ne savons pas grand-chose de Louis-Alfred.
Au fil des ans, le premier prénom – celui de son père comme il était d’usage à l’époque – sera abandonné pour ne conserver que le second.
En bas âge, il semble qu’une méchante blessure au pouce droit « recousue avec succès » soit à l’origine de l’espèce de gant qui recouvre sa main sur l’une des photos retrouvée par ses descendants.
Ce léger handicap ne l’empêchera pas d’apprendre le métier de cordonnier, qu’il exercera de nombreuses années … et fort loin. L’atelier se trouvait 3 rue du Nord, juste à côté du moulin banal.
À 17 ans, Alfred paraît avoir quitté Mézières pour Paris, ce que confirme sa fiche de recensement militaire établie à son vingtième anniversaire. Il est même déclaré «insoumis» le 29 avril 1855, probablement parce qu’il ne s’est pas présenté en personne devant les autorités.
Il est néanmoins dirigé le 30 mars 1856, sur le papier, vers le 3ème régiment d’artillerie à pied dont il sera libéré le 2 janvier 1862.
Entre temps, le jeune homme « s’est présenté volontairement au corps » le 7 juin 1856.
Un extrait de casier judiciaire délivré par le tribunal du Blanc indique qu’Alfred a été condamné le 2 juillet 1856, par le 2ème Conseil de Guerre, à 24h de prison, pour une nouvelle insoumission. A-t-il exécuté sa peine ? Nul ne le sait.
L’absence totale d’archives ne permet malheureusement pas de connaître le passé militaire du macérien qui semblait peu enclin à porter l’uniforme …

Alfred en uniforme de lieutenant Photo Renaud prise à Clermont-Ferrand vers 1870 Source : AD 36 – 48J-2B-1319

Extrait du registre du Conseil municipal de Mézières-en-Brenne du 27/03/1871 Source : AD 36 – E DEP2-3

Dès potron-minet ce 3 juin 1862, Adolphe Senot – maire de Mézières – m’a uni à, la petite en taille, demoiselle Marie Journault ou Journeau ou encore Journeaux, sans profession et ne sachant ni lire, ni écrire. Marie est une jeune femme charmante âgée de 24 ans, originaire de Sainte-Fauste, minuscule village sis entre Issoudun et Châteauroux. Ses frères Jean, propriétaire et Louis, tuilier à Notz ont été ses témoins. Quant à moi, mon frère aîné Léon et Victor Doucet, mon beau-frère et perruquier de son état, ont contresigné l’acte de mariage en mairie. Au décès de ses parents, Marie a été (certainement) recueillie par Jean, son frère aîné alors « maître d’hôtel » et propriétaire de l’auberge placée rue Napoléon (III), devenue depuis rue du Nord. Au fil des ans, les villageois nommèrent officieusement cette voie, la rue Journeau … Notre premier né, Andronie (ou Androni ou bien encore Androny) pointera le bout de sa frimousse 9 mois plus tard, le 20 février 1863. Ce drôle de prénom serait d’origine grecque, Andronicus signifiant le vainqueur des guerriers. La légende familiale dit que j’aurais trouvé ce prénom atypique dans le dictionnaire Larousse emprunté à l’instituteur, après quelques verres de Reuilly. Sa sœur Mathilde naîtra le 6 août 1865, rue de la Lanterne où nous demeurions. La petite Léonie, la dernière de la fratrie, ne survécut que 24h fin 1867. Le chagrin et l’abattement m’ont empêché d’aller en mairie déclarer le décès. Mes voisins, François et Joseph Gion se sont chargés de cette funeste tâche. Autour d’un jardin, d’une vigne et avec 4 à 5000 francs d’économies, le quotidien de notre famille suivait son cours en Brenne lorsque Léon Gambetta proclama la IIIe République à l’issue de la défaite des armées françaises face aux armées prussiennes et la fin du Second Empire avec la capture de Napoléon III.

Aux dires de déclarations versées à son procès, Alfred avait une mauvaise réputation « dans le pays ». Il est évoqué qu’il provoquait de « la terreur », qu’il avait une « tête folle ».
Les hommes en âge de combattre sont mobilisés sur ordre du Gouvernement de défense nationale. Jusqu’au 16 août 1870, j’employais 2/3 ouvriers, puis un seul, l’ouvrage manquant. Faute de revenus, j’ai demandé au conseiller général du canton de me trouver rapidement un emploi. Alors que je n’y connais pas grand-chose, je suis affecté dans l’artillerie à Clermont-Ferrand le 4 février 1871, avec le grade de lieutenant-instructeur. J’ai été licencié 5 semaines plus tard avec une blessure qui m’empêchait d’exercer correctement mon métier.

Le Conseil municipal de Mézières, au cours de sa séance du 27 mars 1871, indique «  protester de toute sa force contre toute tentative insurrectionnelle qui aurais (sic) pour but d’entraver l’action la seule légitime des représentants élus par le suffrage universel et celle du gouvernement choisi par l’assemblée nationale. » Cette déclaration solennelle, dite « adresse de soutien », émanait en fait du Préfet qui avait lui-même reçu des ordres du gouvernement versaillais pour faire acter par les élus locaux un texte de protestation quasi identique. Les municipalités de Châteauroux et d’Issoudun s’abstiendront, signifiant ainsi leur désaccord politique et leur opposition au président Adolphe Thiers.

Une barricade porte Maillot

Jaroslav Dombrowski

Proclamation de la Commune à l’Hôtel de Ville

De retour à Mézières début avril 1871, j’ai pris la décision, sur les conseils du maire M Senot et de M Boistard, d’aller à Versailles pour trouver du travail comme maître-bottier au sein de l’un des régiments qui se créaient. Dans la malle qui m’a suivi, j’y ai déposé mon uniforme de lieutenant d’artillerie, un poignard trempé par le maréchal-ferrant Gabard et des balles fabriquées quelques mois auparavant grâce au moule prêté par Delaunay. J’ai laissé 1200 francs à Marie et j’en ai pris 100 pour mes besoins sur place. Me voici arrivé à Paris. Je prends mes repas au 21 rue Montorgueil dans le 1er arrondissement. En fait, je suis venu pour m’engager auprès des Parisiens, en effervescence depuis le départ du gouvernement à Versailles le 18 mars. Le peuple refuse la capitulation de la France envers la Prusse. De plus, la classe ouvrière urbaine, en décalage profond avec le monde rural, est « dans une pauvreté voisine de l’indigence » aux dires du baron Haussmann. Le récent siège de Paris, initié par l’armée prussienne, a conduit à une famine devenue insoutenable. Pressé d’en découdre et ayant toujours eu « le sang chaud », je me fis nommer capitaine d’artillerie par la Garde nationale et je pris les commandes de la batterie du 2ème arrondissement dès le 14 avril. Pour armer les camarades qui tenaient la position, j’ai demandé par écrit des mousquetons et des sabres d’officiers.Les évènements se sont enchaînés à une vitesse folle : le 29, je me retrouve attaché à l’état-major du général Jaroslaw Dombrowski, l’exceptionnel commandant de la place de Paris. Quelques jours plus tard, je prenais le commandement de l’artillerie de Neuilly que j’équipais de mortiers et de canons. Le 12 mai, les bastions 62 (porte d’Auteuil) à 67 (porte du Point-du-Jour) me sont attribués. Je dirige environ 80 soldats.

Louis Gabard, le sacristain de l’église Sainte Marie-Madeleine Source : bulletin municipal n° 30 – 01/1998

Ordre de conduite de la prison du Blanc à celle de l’Orangerie à Versailles Source : SHD Vincennes – 8J-176

J’étais exalté par cette Révolution de la population parisienne, soutenue par des mouvements identiques à Lyon, Marseille, Bordeaux, Le Creusot, Limoges, Toulouse et bien d’autres. Vierzon, Sarlat manifestaient en notre faveur. Il était urgent de défendre nos positions au mieux contre l’armée versaillaise, pour que la Commune soit une réussite totale. Mon énergie rejoignait alors tout mon zèle. C’est ainsi que le 17 mai, au cours d’une inspection des remparts, j’aurais prononcé ces paroles provocantes : « Citoyens délégués, hier, je fus vous trouver pour réclamer des bombes explosives et asphyxiantes que je n’ai pas encore reçues. Je vous ai dit que je ne pouvais employer que les grands moyens. ». Jusqu’à la veille de la Semaine sanglante (21 au 28 mai 1871), je rendis des comptes de mon action au lieutenant-colonel Wladislas Stawinski, un fidèle de Dombrowski. Les 72 jours de la Commune s’achevèrent là. 120 000 hommes de « l’armée » de Versailles prirent part à l’offensive pour reconquérir Paris et écraser les 170 000 « soldats » de la Garde nationale. Le bilan de cette répression : 900 barricades détruites, 20 000- 25 000 personnes tuées, 40 000 arrestations. Je serai l’un de ceux-là …
Alfred aurait mis un mois pour rentrer à son domicile. Il lui était nécessaire de se cacher pour éviter d’être attrapé par l’armée versaillaise mais aussi de se débarrasser de cet uniforme devenu encombrant. Son oncle Gonin, demeurant à Saint-Valentin près d’Issoudun, l’aurait hébergé dans sa ferme.
De retour à Mézières, encore plein de hargne et dépité par la défaite de cette révolution populaire, j’étais prêt à en découdre de nouveau. Je l’exprimai très clairement en juillet dans le bureau de l’huissier Morin, chargé de régler un différend financier de 120 francs que me devait le sacristain Louis Gabard : «  je sais mieux que toi ce qui s’est passé à Paris, ce n’est pas la Commune qui a fait le plus de mal, les Versaillais en ont fait davantage, j’étais prêt quand l’heure a sonné et je le serai encore quand elle sonnera ». Le 18 août vers 13h, Joseph Barbarin, suppléant de la justice de paix du canton de Mézières, s’est présenté à notre domicile pour effectuer une perquisition en bonne et due forme. Il saisit deux paquets de cartouches, un poignard, deux enveloppes, un plan des fortifications de Paris et un carré de papier portant des inscriptions de régiments.

Un conseil de guerre à Versailles en 1872 – Anonyme

Le gendarme Bachelard est venu me chercher le lendemain après-midi pour m’emmener à la prison du Blanc, logée à l’arrière du tribunal. (Il ne reste aucune trace de cette prison, démolie après la Seconde Guerre mondiale. Elle était localisée derrière l’actuelle mairie, place René-Thimel – Le Blanc). Le mandat de dépôt, signé par le juge d’instruction Charles Demadières, indiquait que j’étais inculpé « d’attentat contre la Sûreté de l’Etat à Paris. » Bigre ! Comme je m’attendais à cette arrestation et au procès qui allait suivre, j’avais pris soin de prendre un bagage avec tout ce qui me serait utile pour être présentable devant les autorités judiciaires : cravate en soie, gilet de velours, paletots pour les premiers frimas, ma montre en argent. Pendant ces 3 semaines de détention, le juge a procédé à plusieurs interrogatoires : Louis Gabard, Marie et moi à deux reprises. J’y suis resté jusqu’au 8 septembre, date à laquelle je fus, sur ordre du Procureur de la République, transféré à l’Orangerie du château de Versailles sous l’escorte du gendarme Casanova. « Communeux à surveiller de très près » est-il inscrit en rouge sur mon ordre de conduite. Comme 36000 autres communards, je devais passer en Conseil de Guerre … La loi du 7 août 1871 en créa 22 aux 4 existants déjà. Pour moi ce sera le cinquième.

Extrait du jugement du 31/01/1872 condamnant Alfred Source : SHD Vincennes – 8J-176

La date du 31 janvier 1872 restera gravée dans ma mémoire à tout jamais car elle changera mon destin et celui de mes descendants.
Le jour du procès était enfin arrivé. L’endroit est impressionnant : une vaste salle, devant moi, 7 militaires en uniforme, Monsieur de Laconterie, commissaire du Gouvernement, mon avocat, maître Marchand et le greffier. D’après un article du Petit Journal relatant les débats, je n’étais guère à l’aise : « Il ne sait que faire de son corps, rougit à chaque question que lui adresse le président, balbutie des réponses vides de sens ».

Le Président et lieutenant-colonel Aubert énonce les chefs d’accusation :
 1 – de participation, par complicité, à un attentat ayant pour but de détruire la forme du gouvernement.
2 – d’avoir exercé, en 1871, à Paris, un commandement dans des bandes armées pour faire attaque ou résistance à la force publique agissant contre ces bandes. »
De nombreuses pièces, à charge et à décharge, ont été versées à mon dossier. Elles sont citées, examinées. Dans mes précédents interrogatoires, je dois reconnaître avoir été confus. En effet, parfois j’ai nié toute participation directe à la Commune ; d’autres fois, je n’ai pu contrer l’évidence. Une dizaine d’écrits adressés par moi au commandement d’artillerie de la 16e légion entre le 4 et le 20 mai 1871 m’accablent. D’autres témoignages viennent appuyer mon active contribution à ce soulèvement plébéien. À l’issue d’une délibération à huis-clos des juges, le verdict tombe à l’unanimité des voix : Déportation dans une enceinte fortifiée, dégradation civique.
Dont acte.
Comme attendu, le recours en grâce a été rejeté le 24 avril 1872.

Plan du réduit de Quélern, en face de la rade de Brest Source : Laboratoire GÉOMER, UMR LETG 6554 – CNRS

Le 6 avril 1872, sous le numéro d’écrou 644, j’arrive au fort de Quélern en face de la rade de Brest, dans l’attente du bateau qui nous déportera en Nouvelle-Calédonie. Construit sur les plans de Vauban, ce « réduit » difficile d’accès, limite considérablement les évasions. Il a été rapidement aménagé par l’armée en dépôt de déportés pour accueillir 9000 prévenus et/ou condamnés politiques

La Guerrière – Source : bernard-guinard.com

Mes camarades et moi y avons débarqué en chaloupe sur une petite jetée, dangereuse par gros temps. De prime abord, on ne voit pas les fortifications bâties en contrebas du sol. Il faut franchir trois fossés et ponts-levis avant d’arriver devant le bâtiment qui nous hébergera. Nous sommes surpris par l’absence de verrous et de grilles aux fenêtres. Nous comprendrons vite que la topographie du lieu, les rochers, le vent et la mer capricieuse empêchent toute velléité de s’échapper. Je suis installé dans une salle équipée de cinquante lits en fer avec paillasses, traversins et couvertures d’ordonnance. Le costume habituel réservé aux prisonniers n’est pas imposé. La promiscuité, l’agressivité des gardiens et les rudes conditions quotidiennes n’aident guère à tuer le temps. Heureusement, sur une idée d’Elisée Reclus, le camarade géographe qui vient juste de quitter le fort, l’Administration organise quelques heures d’école chaque jour, en plus des activités obligatoires.
Evidemment, l’Etat français n’avait pas prévu devoir transporter, sous bonne escorte, près de 4000 déportés en Nouvelle-Calédonie (décret du 23/03/1872). Colonie depuis 1853, cette île libre de toute occupation européenne et perdue au milieu de l’océan Pacifique, serait un pénitencier idéal pour les communards condamnés. Depuis la guerre de Crimée (1853-1856), la Marine française remplaçait progressivement la voile par la vapeur. De grands travaux débutèrent dans les cales des ports de la côte atlantique. C’est ainsi que de nombreux vaisseaux furent transformés pour être consacrés au transport de troupes ou en transport-écuries. Du 5 mai 1872 au 25 octobre 1878, 20 convois prirent le large vers Nouméa principalement au départ de l’île d’Aix, après avoir complété leurs «chargements» à Brest et aux îles de Ré et/ou Oléron. Ces navires nationaux transportèrent les déportés mais aussi leurs familles autorisées à les rejoindre, des exilés volontaires, des jeunes filles à marier, … La Guerrière fut l’un d’eux. Frégate mixte à coque de bois, elle navigua sur toutes les mers du monde entre 1861 et 1888. Ce majestueux trois-mâts, propulsé à vapeur, pouvait recevoir à son bord environ 500 personnes et même jusqu’à plus de 1200. Le 5 juin 1872, la Guerrière appareille pour Brest sous les ordres du capitaine de frégate Boucarut qui dirige 226 officiers et matelots. Le ministre de la Marine et des Colonies a édicté un « règlement sur les services à bord des bâtiments destinés à la déportation en Nouvelle-Calédonie » qui régimente tous les préparatifs à ce long voyage.

Embarquement des condamnés sur la Guerrière en 1872 Source : Musée national de la Marine – cliché 40 591

Nous supposons qu’il a été appliqué pour Alfred et ses codétenus, avec plus ou moins de rigueur en fonction du comportement des déportés à bord.

Cage de déportés Source : www.commune1871.org

Fin mai, il nous est annoncé un prochain départ. Dès la nouvelle connue, les conditions de détention changent radicalement : nous sommes séparés des autres détenus, plus de corvées, il est plus aisé de se laver ; ô miracle, je mange chaque jour de la viande fraîche et j’ai droit à 23 centilitres de vin plus du café ! A croire que nous devons être en très bonne condition physique pour affronter ce long voyage. Début juin, après avoir été vacciné (contre la variole ?) le médecin-major du navire entouré de trois autres sommités, me déclare apte à partir. Il m’est remis des capotes (pour des régions froides paraît-il !) et 3 kg de savon. Nous sommes ensuite répartis par série de 10 avec, pour chacune d’elles, un surveillant-gendarme affecté pour toute « la transportation ». Au matin du 11 juin 1872, nous embarquons à 392, sous bonne escorte, sur la Guerrière venue mouiller en face de Quélern. Etant condamné à la déportation en enceinte fortifiée, je suis catalogué dans les « dangereux » et donc positionné avec mes 9 autres camarades, près d’un poste de garde. Autour du navire, la Bretagne et le Borda montent la garde pour éviter toute tentative d’évasion. En soute derrière des grillages ressemblant à une grande cage, je découvre un hamac et une simple couverture. Compte tenu de l’exiguïté de ce réduit, nous devrons replier quotidiennement nos couchages pour installer une table nécessaire à la prise des repas. L’après-midi, grande visite d’inspection en présence du Commandant et d’autres personnes dont j’ignore le nom. Nous ne lèverons l’ancre que le 13 juin, après avoir embarqué d’autres déportés en provenance du fort du Homet à Cherbourg. Une foule de badauds a suivi avec intérêt tous les préparatifs de ce second convoi au long cours composé de communeux. 18 autres suivront.

Les différents itinéraires de la déportation Source : La Commune de Paris 1871 de Jean Chatelut

Avec l’équipage, les militaires, les dix passagers « libres », nous sommes environ 900 sur ce bateau de 78 mètres de long et 15 de large. Huit camarades indriens sont du voyage : Paul Vigeant de Martizay, Silvain Soulas et Martin Perrot de Prissac, Joseph Thevenaud de Mouhet, Armand Rimboeuf d’Issoudun, Charles Lignelet de Pellevoisin, Sylvain Aretaud de Châteauroux et Germain Ducoudrai(y) de La Buxerette. La vie quotidienne s’organise rapidement : repas de « transporté », en fait les mêmes que les marins hormis l’absence de vin ou d’eau de vie le soir, prêts de livres l’après-midi, visite possible de l’aumônier de bord, nettoyage de notre « poste », sortie sur le pont une heure par jour, lavage du linge qui est mis à sécher sur les cartahus (filins), inspection des surveillants, …
Aucune information n’est donnée sur les conditions d’hygiène qui devaient être exécrables, compte tenu du rationnement de l’eau et de l’absence de nourriture fraîche après des semaines de navigation. Trois décès furent dénombrés.

Source : Hugan – ANOM

Après avoir longé les côtes du Portugal, nous accostons à Gorée, devant Dakar au Sénégal le 1er juillet. Comme les suivantes, ces temps d’escale permettent de ravitailler en produits frais, en eau, en charbon. Bien entendu, il nous est interdit de descendre. Tout au plus, les surveillants acceptent de « cantiner » pour nous si nous avons l’argent nécessaire. Un fonctionnaire malade est débarqué. Quelques jours plus tard, la grande traversé de l’Atlantique nous amène au Brésil, près de Port-Alegre. Ce long arrêt est indispensable pour poursuivre le voyage jusqu’en Australie, en passant par le cap de Bonne-Espérance, à la pointe de l’Afrique. Je découvre le goût d’une orange, ce fruit inconnu acheté à des marchands venus en barque près du navire. Le passage du détroit de Bass, entre Melbourne et la Tasmanie annonce, dans quelques jours, la fin de cette navigation éprouvante de 16887 miles nautiques (soit plus de 31200 kilomètres). Avec surprise, les côtes de Nouvelle-Calédonie sont enfin en vue le 2 novembre 1872, à l’issue de 142 jours de voyage.
Alfred Julia, l’un des passagers de la Guerrière décrit ainsi sa première vision du Caillou :

Hutte en 1872 – Source : Hugan – ANOM

« Nous franchîmes la passe de Dumbea et le panorama de la rade de Nouméa se déroula devant nos yeux. Le Mont-d’Or se profilait sur un ciel rose laiteux, l’aube permettait de distinguer un peu les toits de la ville, à droite, tandis qu’à gauche couraient, au bord d’une mer sombre, les rives dentelées de la presqu’île Ducos. A peine eût-elle doublé l’île Kuauri, la Guerrière hissa le pavillon national ». Nous sommes 234 (dont 115 de Quélern) à être débarqués à Ducos, sous la garde de gendarmes coloniaux et de soldats de l’infanterie de marine armés de fusils avec sabre-baïonnettes et pistolets. Localisés à 5 km au nord de Nouméa, les cantonnements ont été sommairement aménagés par l’Administration pour recevoir, à plus de 16000 km de Paris, les déportés en enceinte fortifiée. Il m’est attribué le numéro d’écrou 240. La chaleur m’étonne en ce mois de novembre : 24°c avec des nuages qui devraient se déverser sous peu. La végétation, luxuriante, est abondante au milieu de vallées séparées par des contreforts hauts de 150 mètre.

Déportés sur la presqu’île Ducos Source : Retour de la Nouvelle-Calédonie, de Nouméa en Europe d’Henri Rochefort

Je n’ai aucune nouvelle de Marie et des enfants depuis de nombreux mois. Combien de temps vais-je rester sur cette île inconnue ? Les reverrai-je un jour ? Mézières me manque ! Après les contrôles et les consignes, nous sommes divisés par groupes de 10 auxquels sont assignés pour certains des cahutes en bois, fraîchement construites par les déportés du précédent convoi, le Danaé. Pour d’autres, il leur est remis tout le matériel pour bâtir des huttes triangulaires, à la mode du pays. Hamac, matelas très fin, table en bois brut, banc, tel est le mobilier sommaire de chaque habitation. Bientôt, les 24 cases seront surnommées «  le camp de la Guerrière ». En explorant les alentours, je m’aperçois que je peux circuler librement dans un espace assez vaste à l‘ouest de la presqu’île. Je découvre une zone marécageuse, des herbes hautes de 2 à 3 mètres, des plantes inconnues. Certes, en dehors de nos gardiens, nous déambulons à plusieurs centaines, affublés du costume réglementaire : casquette, vareuse, pantalon de toile pour l’été, de drap pour l’hiver. Etant tous ou presque des fortes têtes, les bagarres, les infractions au règlement, voire les crimes et autres délits sont fréquents et sévèrement punis par les militaires investis du rôle de police judiciaire. L’État français a passé des marchés sur place ou à Sydney (Australie) pour assurer le ravitaillement. Il nous est distribué chaque jour la même nourriture qu’aux soldats, sauf le vin uniquement accordé en échange d’un travail déterminé. Des marchands autorisés pouvaient nous vendre toutes sortes de denrées et de biens, à l’exclusion d’armes à feu et blanches, d’alcool et tout ce qui serait utile à une révolte.
Qu’allais-je faire désormais ?
En envoyant des milliers de condamnés politiques aux antipodes de la métropole, le gouvernement français s’était débarrassé des communards et tentait de faire oublier «  la semaine sanglante du mois de mai 1871 ».
C’était sans compter le dénuement des foyers qui, privés de leur chef de famille, se retrouvaient sans ressources dans une France économiquement bien mal en point après la guerre franco-prussienne de 1870.

Lettre du 7 juin 1873 de Marie Journeau au Ministre de la Guerre, au sujet de la caisse d’outils Source : ANOM – COL H 85

Dès le 13 septembre 1871, 48 députés déposèrent un projet de loi pour l’amnistie des condamnés. Il sera rejeté. Les discussions parlementaires se poursuivront pendant de nombreuses années jusqu’à ce que Victor Hugo s’en mêle en 1876 …

Dans ce contexte, une loi votée le 28 mars 1873, a prévu dans son article 7 :

«  Les femmes et les enfants des condamnés auront la faculté d’aller les rejoindre. Dans la limite du crédit spécial ouvert annuellement au budget de la déportation, le gouvernement se chargera du transport gratuit des femmes et des enfants de ceux qui sont en mesure, soit par l’exploitation d’une concession, soir par l’exercice d’une industrie, de subvenir aux besoins de leur famille. Dans les mêmes limites et en outre du passage gratuit, des subsides en vivres et en vêtements et un abri temporaire pourront être accordés, à l’arrivée dans la colonie, aux femmes et aux enfants de ceux qui seront reconnus aptes à remplir l’engagement de satisfaire, dans un délai de deux ans, aux besoins de leur famille ». Alfred était cordonnier. Tout laisse à penser qu’il décidât d’exercer son métier au sein de l’enceinte fortifiée. Sous couvert de l’Administration pénitentiaire de Nouméa, il demanda, dès le 16 janvier 1873 alors que la loi n’avait pas encore été votée, à faire venir Marie, Andronie et Mathilde. Le billet, adressé par le lieutenant Pourols au directeur du service de la Déportation recommande la requête du déporté en ces termes : «  par sa conduite et son travail, il est un des plus dignes de jouir la faveur qu’il sollicite ». A l’arrivée du courrier en métropole au mois d’avril, l’Administration se met en mouvement pour accéder à ce rapprochement familial et à l’envoi des outils indispensables à la profession d’Alfred ainsi que des vêtements et autres objets de nécessité. C’est ainsi que Marie, le 21 avril 1873, informe le ministre de tutelle de l’expédition en train, aux frais de l’Etat, d’une caisse de Mézières à Châteauroux pour sa destination finale à Brest, après un détour par Toulon … Cette fameuse caisse aura donné bien du souci à l’épouse d’Alfred : le 29 mai, le chef de gare de Châteauroux lui notifie son retour à son presque point de départ. Erreur d’aiguillage … Qu’à cela ne tienne, elle repart ! Nous ignorons sur quel navire ont vogué les outils mais ils ont fini par arriver à bon port. Le 29 avril, Monsieur le Maire est avisé que son administrée et ses deux enfants pourraient partir « dans deux ou trois mois environ ». Marie Journeau – 36 ans- Andrien (au lieu d’Andronie) – 10 ans – et Mathilde Huet – 7 ans sont inscrits sur la liste des passagers embarqués sur le Fénelon qui leva l’ancre du port du Havre le 27 juillet 1873 pour Nouméa. En prévision des escales en régions peu sûres, 2 canons et 36 fusils et revolvers feront le voyage. L’expatriation de la famille a exigé la préparation de 500 kg de bagages, descendus en soute. Il n’existe aucun visuel de ce navire à vapeur, construit en 1864 et commandé par le capitaine Pierre Le Boucher.

Cette traversée de 440 personnes est bien curieusement constituée :

  • 32 hommes d’équipage,

  • Louis Testory, aumônier,

  • Joseph Desgranges, médecin délégué du Département de la Marine aidé de

  • Georges Guénot, aide-médecin.

  • 118 femmes.

  • 242 enfants dont 50 de moins de 3 ans.

  • Source : Regards de femmes – Musée de la ville de Nouméa

    45 hommes.

Toutes ces dames et leurs progéniture rallient la Nouvelle-Calédonie pour différentes raisons :

  • 69 dont Marie, rejoignent leurs époux déportés de la Commune.

  • Une quarantaine de jeunes filles, chapeautées par quatre religieuses de l’ordre Saint-Joseph de Cluny, sont des soi-disant orphelines envoyées pour se marier avec des déportés ou des colons. Elles doivent ainsi peupler la colonie. En fait, certaines y seront prostituées.

  • Des familles d’émigrants libres, essentiellement des alsaciens-lorrains ayant refusé de devenir allemands au 1er octobre 1873 et contraints de quitter prestement leur région d’origine.

Le Journal du Havre du 26 juillet 1873 écrit :

« Le Fénelon compte à son bord (…), la plupart sont des femmes. Elles n’ont guère, pour tout bagage, que de menus objets de cuisine, de lingerie et les économies qu’on a pu réaliser depuis six mois en songeant tous les jours à ce grand voyage (…). Entreprendre un pareil voyage pour aller reconstituer une famille sur une terre d’exil, et entrevoir, pendant cette longue traversée des dangers de toutes sortes … n’est-ce pas là du dévouement et de l’abnégation ? »

Sources : Le mémorial du bagne calédonien de Louis-José Barbançon

Vogue la galère ! Direction le large de l’Espagne, les îles du Cap-Vert pour un premier ravitaillement à Mindelo (île de Sao Vincente). Du bétail et de la volaille sont embarqués. Le cap de Bonne-Espérance est franchi le 7 septembre. Nouvelle escale de quelques jours avant la grande traversée de l’Océan Indien. Les conditions de vie à bord demeurent inconnues. Le quotidien parisien Le Rappel, dans son numéro du 16 juin 1873 annonce que «  les familles ne seront pas soumises à bord au régime des matelots ; elles jouiront d’une alimentation dans laquelle les salaisons n’entreront que pour une faible part. Les enfants particulièrement auront une nourriture en rapport avec leur âge ». Il paraît que les « jeunes filles honnêtes et laborieuses » (l’une est veuve, l’autre maman !) ont donné du fil à retordre aux religieuses accompagnantes.

Concernant les familles de déportés, pour la plupart farouchement anticléricales, elles ne dérangèrent guère l’aumônier Testory. La capitaine quant à lui, enregistrera 9 décès d’enfants en bas-âge et 2 naissances. Ce que l’Etat français, au travers d’un Journal Officiel, considérera comme un « succès qui a couronné ce premier essai [de transport de ce type] ». Tout comme sur la Guerrière, les conditions d’hygiène devaient être très difficiles à gérer, d’autant que le nombre d’enfants les amplifiaient. Après 81 jours de mer et quelques tempêtes, le Fénelon touche Sydney (Australie) pour un ultime approvisionnement.

Le 23 octobre, cette traversée de plus de 25000 km (13788 miles nautiques) s’achève en débarquant ses passagers dans le port de Nouméa. Marie et ses enfants sont aussitôt emmenés, avec une centaine d’autres personnes, sur la presqu’île Ducos rejoindre leurs conjoints. Nous ne savons rien de leurs retrouvailles. Que de dépaysement, de nouveauté, d’isolement, de peur probablement … La douceur de climat étonne tout comme un certain Deschamps qui écrit à son épouse : « … les saisons sont l’inverse de ce qu’elles sont en France, c’est-à-dire que quand vous avez le printemps, nous avons l’automne, que quand vous avez l’hiver, nous avons l’été. Il en est de même pour le jour et la nuit, car quand vous avez midi en France, nous avons onze heures du soir … La saison hivernale […] n’amène jamais la plus faible gelée blanche ; la température peut être comparée à celle que vous procure le mois de Mai en admettant qu’il soit un peu pluvieux. »

Légende : tailleurs et cordonniers Source : Le mémorial du bagne calédonien de Louis-José Barbançon et SHD Vincennes

L’organisation de l’Administration pénitentiaire était régie par une multitude de textes qui déterminait avec une précision minutieuse les moindres détails des journées des déportés et condamnés. C’est ainsi qu’à chaque catégorie de condamnation correspondait un lieu particulier : les condamnés aux travaux forcés se voyaient regroupés sur l’île Nou tandis que les déportés en enceinte fortifiée étaient rassemblés sur la presqu’île Ducos. Enfin, les déportés « simples » prenaient possession de l’île des Pins, plus éloignée mais plus grande et plus propice à se voir attribuer un lopin de terre. Sa peine ayant été commuée en déportation simple sous le numéro d’écrou 2589, Alfred et sa famille sont transférés sur cette île, positionnée à 105 km de la pointe sud-est de la Grande-Terre, le 6 juin 1874. Ils débarquent sur la presqu’île de Kuto qui concentre le territoire militaire avant de s’installer à Uro ou Kaâ. Hormis des pères maristes qui exploitent quelques fermes avec l’aide de Kanaks, ce bout de territoire de 152 km2 n’est pas aménagé pour recevoir tous ces déportés de la métropole. Les premiers arrivés n’avaient même pas de baraquements pour dormir et manger. Il a donc fallu défricher la terre avec les 5 pelles et pioches mis à disposition par l’Administration pénitentiaire pour 584 détenus en 1873 !

Les condamnés pouvaient se déplacer librement dans un rayon de 25 km. Ils ne devaient se présenter qu’une fois par mois aux surveillants pour « pointer ». Les plus sérieux d’entre eux avaient même l’autorisation de se rendre sur la Grande-Terre. L’oisiveté est de mise car, à part la construction de quelques routes organisée par le Génie, il n’y a aucun travail possible, aucune corvée obligatoire. Peu d’agriculteurs parmi les communards pour travailler une terre rouge inculte. Las de cette absence d’occupation, les déportés boivent. Beaucoup. Trop. Beaucoup trop. L’alcool fait des ravages : bagarres sévèrement réprimées par des surveillants violents, maladies, absence de tout repère moral. Certains se suicident, d’autres deviennent fous. Les rêves d’évasion s’évanouissent vite à la vue des requins autour de cette île trop éloignée. Le climat tropical, les moustiques, des milliers de puces et de mouches complètent le tableau peu reluisant de l’île des Pins.

C’est dans cette atmosphère pesante et insalubre que la famille Huet réunie va entreprendre une nouvelle vie.

Il y a tout lieu de penser qu’Alfred a rapidement construit un hébergement solide, peut-être une maison comme d’autres camarades. Ses outils de cordonnier lui ont permis de reprendre cette activité et de pouvoir en faire vivre chichement son épouse et ses enfants. Jusqu’en 1875, l’Intendance assurait quotidiennement, en chaloupe, un ravitaillement en vivres et en vêtements. L’île ne comptait ni boucherie, ni boulangerie malgré les 3000 déportés, sans compter les familles et la population locale. L’ouvrage intitulé « le mémorial du bagne calédonien » nous apprend que de nombreux ateliers de tailleurs et de cordonniers forçats avaient vu le jour sur l’île Nou. En 1876, 90 tailleurs avaient déjà confectionné 12 500 chemises, 13 600 pantalons et 10 000 vareuses ; 73 cordonniers avaient produit 15 000 paires de chaussures. L’ensemble était destiné aux militaires et aux condamnés. Il est vraisemblable que notre artisan berrichon ait contribué à cette économie naissante sur l’île des Pins. L’Administration, ne sachant que faire de déportés qui tentent de s’évader, qui sombrent dans le désœuvrement et la boisson, décide de ne plus subvenir à leurs besoins. Désormais, chacun devra trouver à travailler et à se prendre en charge. C’est ainsi qu’au fil des ans, l’île des Pins se transforme. Gérés par un conseil municipal, cinq villages voient le jour. Ils sont dénommés par leur numéro d’ordre, toujours usités : première commune, deuxième commune, etc. Des activités culturelles et intellectuelles se mettent en place : journaux, théâtre, chorales, …

Alfred. Dessin de Julien Devicque, peintre lithographe déporté sur la Guerrière Source : AD 36 – 48J-2B-1317

Le Tage en 1824 – Source : bernard-guinard.com

Dans le courant du dernier trimestre de l’année 1873, Alfred a demandé au gouverneur de la Colonie que sa peine soit commuée en « déportation simple ». Le temps que les courriers échangés fassent les allers-retours nécessaires entre Nouméa et le ministère de la Guerre, il obtient gain de cause le 29 janvier 1874 car «  la conduite de Huet n’a donné lieu à aucun reproche tant en France qu’à la Nouvelle-Calédonie ».

Ce changement de statut, indispensable pour prouver une conduite exemplaire, devait mener à l’attribution d’une concession de terrain en échange de sa mise en culture. La famille Huet a très certainement découvert la meilleure façon faire pousser la canne à sucre, le café, le riz, le tabac, l’igname, le tarot et surtout le maïs avec ses trois récoltes annuelles. Faute de documents et de narrations sur cette vie quotidienne, le mystère demeurera. Nous ne saurons pas comment Marie, qui faisait partie de la trentaine de femmes transportées sur l’île des Pins, s’est adaptée à ces conditions délicates. Les 500 kg de bagages ont très certainement été les bienvenus pour son époux qui subsistait tant bien que mal depuis plus de deux ans. Quant aux enfants, ils découvraient un nouveau terrain de jeu exotique. Il est probable que leur scolarité ait été organisée sur place …

Le retour des exilés en 1880 Source : www.commune1871.org

Andronie Sources : famille Huet

Ani Sources : famille Huet

Traumatisée par la Commune, la France ne se soucia guère du sort réservé aux communards et à leurs foyers. Les recours en grâce avaient été rejetés

Le Bœuf Couronné au début du XXe siècle Source : médiathèque de Mézières-en-Brenne

par pelletées. Néanmoins, dès la fin de l’année 1871, la presse de gauche et quelques députés évoquent une amnistie et un projet de loi devant être déposé en ce sens … En 1876, après bien des tergiversations politiques, une intervention de Clemenceau à l’Assemblée nationale, de Victor Hugo au Sénat pour demander l’ajournement des déportations toujours en cours et de Raspail qui milite en faveur d’une amnistie totale, cette dernière est finalement repoussée par 372 voix contre pour 50 en sa faveur. Finalement, à l’issue de la victoire de la Gauche au Sénat le 5 janvier 1879 et au terme de moultes joutes diplomatiques, les insurgés de la Commune sont enfin tous amnistiés le 12 juillet 1880. Pour une raison ignorée, les conditions de détention d’Alfred s’étaient déjà assouplies en 1878. En effet, il lui a été notifié le 9 avril d’une « remise entière de sa peine, avec condition de résidence obligatoire à la Nouvelle-Calédonie. », décidée par le ministère de la Guerre.

Source : livre Nouméa rétro 1854-1939 de Luc Chevalier

Moins d’une année plus tard, le 15 janvier 1879, l’obligation de résidence est, elle aussi, levée. Enfin, la liberté totale ! Exactement 8 ans, jour pour jour, après avoir embarqué sur la Guerrière, Alfred, Marie et Mathilde quittent la colonie à bord du Tage le 6 avril 1880. Ils sont seulement 152, dont 97 graciés ou en peine commuée, 55 passagers et un chaton canaque. Le Tage accoste en rade de Brest le 1er août 1880, au terme de 117 jours de navigation et une seule escale à Sainte-Hélène. Pendant la traversée, la fièvre typhoïde emporta seize matelots. A l’approche des côtes françaises, les ex-déportés ont appris leur amnistie générale, c’est-à-dire la récupération de leurs droits civiques. Des membres du comité Louis-Blanc (homme politique qui a œuvré pour l’amnistie des communards) accueillent les déportés et leurs familles en grande pompe le 3 août au petit matin, en gare Montparnasse. Enflammé, l’un des orateurs a déclaré à l’adresse des nouveaux venus «  pendant huit années d’angoisses et de misères, ils ont eu le temps de se refaire des ongles, des dents et de la haine … ». … Sauf que les intéressés n’aspiraient qu’à se faire oublier et reprendre une vie paisible dans leurs régions respectives. Certains avaient décidé de rester définitivement en Nouvelle-Calédonie, la colonisant progressivement. A ce jour, de nombreux descendants y sont toujours établis. Avant de se séparer définitivement, une réception suivie d’un repas chez Lefranc 51-59 bd du Montparnasse, permit de retrouver de vénérables camarades de la Commune venus « souhaiter la bienvenue à leurs anciens compagnons de captivité » selon le Petit Journal qui relate ce retour. Un comité de soutien remit 10 francs à chaque amnistié. Néanmoins, la police parisienne a établi de nombreux rapports sur cette arrivée. Avec forts détails, elle constata le « peu d’enthousiasme » et une « tranquillité complète » de l’attroupement !La famille est enfin de retour à Mézières-en-Brenne. Mathilde vient de fêter le 5 son 15ème anniversaire. Mais où est donc Andronie ? Il est certain qu’il n’est pas monté sur le Tage.A 17 ans, le jeune homme est de toute évidence, resté en Nouvelle-Calédonie. Comment et de quoi vivait-il ? Où demeurait-il ? Ces questions demeurent sans réponse, sauf à aller chercher les éventuelles réponses sur place … Il faut se réhabituer au climat berrichon, aux légumes  et aux fruits, se réapproprier une maison, un métier mais aussi raconter, décrire, expliquer sans cesse la faune, la flore, les Kanaks, la vie dans cette colonie française du bout du monde … Louis et Adèle, les parents d’Alfred, sont décédés respectivement en 1876 et 1875. Mais aussi, tante Mélanie en 1873 et son époux, l’oncle Henri Doucet fin 1879. Ont-ils eu connaissance de ces disparitions ? Les Huet ont ramené toutes leurs affaires à bord du Tage. Quelques centaines de kilos. Dès le 12 août, Alfred informe officiellement le ministère de la Guerre qu’une caisse de linge semble avoir été égarée entre Brest et Mézières. Les recherches bienveillantes de la préfecture maritime sont, à priori, demeurées vaines. Quel nouveau départ après ces nombreuses années éloignées de la Brenne ? Nul ne le saura, à défaut de témoignage. Maître Charon, notaire local, a rencontré les époux Huet à 3 reprises entre novembre et décembre 1880 pour des ventes « d’immeubles » dont l’hôtel du Bœuf Couronné, acquis à terme pour 14 750 francs et demeuré dans la famille jusqu’en 1979. C’est ainsi qu’Alfred est dénommé « maître d’hôtel », place du Marché (l’actuelle place du Général de Gaulle) lors de son recensement en 1886 et sur l’annuaire de la France maçonnique de 1888. Mathilde a épousé le 18 septembre 1883 Florent Nuret, originaire du Blanc et agent des ponts et chaussées détaché au chemin de fer. La gare de cette sous-préfecture s’étoffait avec les constructions de lignes ferroviaires en plein essor. De cette union, naîtra une fille unique Renée, le 12 juillet 1884.L’ancien communard a probablement initié les jeunes mariés à la gestion de cet hôtel-restaurant puisque nous les retrouvons en 1896 patrons de l’établissement avec Louis Pain et Marie Antigny comme domestiques. La réputation gastronomique du lieu était assurée par Mathilde aux fourneaux.

Marie et Alfred vivent désormais rue du Four. Retraités, dirions-nous aujourd’hui …

Alfred âgé … Source : AD 36- 48J-2B-1322

Andronie a eu un parcours plus mouvementé. Recensé en 1886 à Mézières comme voyageur de commerce à l’âge de 23 ans, il fit de nombreux allers-retours entre la métropole et la Nouvelle-Calédonie. En 1888, il navigua sur le Salazie, un « bateau-poste » des Messageries Maritimes qui assurait des liaisons régulières Marseille-Nouméa, via la Réunion et Sydney. M et Mme Ballande, l’un des plus gros propriétaires miniers de l’île, étaient aussi du voyage. Un probable courant de sympathie entre passagers explique qu’Andronie soit devenu, dès son arrivée « comptable du nickel » et domicilié à Thio, le centre historique de l’actuelle Société le Nickel, fondée en 1880. Quelques années passent … le 5 mai 1892,  la corse Ani-Antoinette-Hortense Maestracci convole en justes noces avec Andronie qui, bien qu’âgé de 29 ans, a dû obtenir le consentement écrit de ses parents qui n’ont pas refait le voyage ! Le père d’Ani, indiqué comme négociant le jour du mariage de sa fille, a créé en 1873 une plantation de café. Le développement de cette culture, introduite par les frères maristes en 1856, était nouveau sur l’île : l’arabica se plaisait en altitude et le robusta, d’origine africaine, en plaine. Environ 700 familles de colons libres, incitées par Paul Jobin venu de Paris promouvoir cette activité prometteuse de profits confortables, défrichèrent des terres avec l’aide de javanais. Destinée à la métropole, la quasi-totalité de la production était déchargée sur les quais du port du Havre. Plus de 2000 tonnes annuelles à la veille de la Seconde Guerre mondiale avant d’amorcer un inexorable déclin. C’est dans ce contexte que l’on trouve une société Maestracci-Huet puis Huet tout court dans le recueil des sociétés coloniales et maritimes en 1902. Andronie était devenu gérant de société et producteur de café. Dans l’île … et ailleurs, on évoque la « maison Huet » qui vendait de l’épicerie, des « comestibles » et de nombreux articles allant de la mercerie à la chaussure en passant par la papeterie. La belle devanture de l’établissement s’affichait en plein centre de Nouméa à l’angle des rues de l’Alma (qui existe toujours) et Rivoli/Clemenceau. Le nouveau patron choisissait minutieusement en métropole les importations transportées dans l’île sur plusieurs navires. Il y parvenait ainsi 300 tonnes de marchandises en 2500 colis, attendus avec intérêt par les colons. Vingt ans plus tard, Paul Jobin, l’instigateur de la plantation de café, rachète l’entreprise qu’il appellera la Société Havraise Calédonienne.

… et en Nouvelle-Calédonie ? Source : AD 36- 48J-2B-1318

Là, nous perdons la trace de la famille d’Andronie qui s’est agrandie avec trois naissances : Andrée en 1893 suivie par Marie l’année suivante et enfin Jean en 1900. Des courriers conservés au sein de la famille confirment que le fils d’Alfred venait fréquemment en métropole, tant pour convenance personnelle que pour affaires. Nous ignorons s’il a revu son Berry natal. Professionnellement investi dans la sphère minière (nickel, cobalt, cuivre, chrome) mais aussi le cinéma (sans succès), Andronie a mené une exisence bien remplie d’homme d’affaires dans des domaines divers et variés, à 16000 km de la France. En face de l’ancienne presqu’île Ducos où son père avait vécu le début de sa déportation se trouve le cimetière du 4ème km dans lequel se trouve la sépulture d’Andronie-Alfred, décédé le 4 septembre 1936 d’une embolie foudroyante. Quant à son épouse, elle est rentrée en métropole où elle est passée de vie à trépas à Paris à l’âge de 86 ans, en 1960. L’existence s’achève également à Mézières pour Alfred le 24 mai 1913 dans sa soixante-dix-huitième année. Marie le rejoindra 4 ans plus tard, le 5 mai 1917, après avoir connu cette terrible Première Guerre mondiale. Ils sont enterrés dans le cimetière communal.

En conclusion, que penser de cette histoire de vie qui s’annonçait bien tranquille dans un Berry décrit avec une telle justesse par George Sand ? L’essor industriel, les crises agricoles, le tourbillon des évènements politico-historiques du XIXe siècle, ont entraîné 440 berrichons sans réelle conscience politique, à se battre pour cette Commune qui a tant marqué les esprits … avec les idées novatrices, toujours d’actualité, qu’elle a générées. Alfred, rebelle de la première heure, a embarqué les siens dans une drôle d’aventure presque malgré lui. Naviguer sur trois océans, (sur)vivre tant bien que mal dans cette nouvelle colonie du bout du monde, se réinventer, demandait des forces de caractère et des énergies que son épouse, ses enfants ont trouvées au fond d’eux-mêmes. Ces destinées ont été bouleversées à cause de la Grande Histoire qui s’est immiscée dans les petites histoires de cette famille ordinaire, devenue extraordinaire de par le vécu de son ancêtre dont Mézières-en-Brenne est resté l’indéfectible port d’attache.

SOURCES :
Site remarquablement documenté et fouillé de Bernard Guinard dont les sources sont tirées des archives de l’ANOM.

 

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